Financi'Elles » 27 août 2018

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Rencontre avec la solaire Céline Mas

Commentaires

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1 – Céline, vous êtes impliquée depuis une quinzaine d’années pour les droits des femmes. Pourquoi un tel engagement ?

Très jeune, j’ai assisté à des scènes sexistes et j’en ai subi. Comme l’immense majorité des femmes dans le monde au demeurant. Vous savez cette manière de faire sentir aux femmes qu’elles doivent tenir une certaine place – façonnée par d’autres, souvent des hommes –  et s’y cantonner. Ça a heurté mon sens de la liberté ; j’étais indignée.

L’indignation est un bon moteur, quand elle cherche à construire du neuf.

Mon engagement n’est pas fondé sur une revanche, une amertume mais nourri par la soif de justice et de dignité. Contribuer à des initiatives qui cherchent à faire société commune, femmes et hommes, via un contrat social garantissant l’égalité pour les unes sans contredire ou limiter l’égalité des autres.

2 –  Vous êtes associée d’Occurrence, un cabinet d’études et de conseil, mais aussi depuis le 13 juin dernier la nouvelle Présidente de ONU Femmes France. Où et comment trouvez-vous l’énergie et le temps pour exercer ces 2 missions ?

Vous savez, il y a une période passée où j’avais beaucoup plus d’activités ! Je tournoyais plus que je ne me concentrais. En vérité, cette exploration fut indispensable. On a parfois besoin d’ouvrir des centaines de portes pour enfin entrer dans ce qui ressemble à sa place. Devenir soi-même, comprendre ce que l’on désire, ce n’est pas du copier-coller. Ça demande une indépendance de jugement et du temps pour la forger.

Aujourd’hui, je partage ma vie avec conviction entre trois activités principales, dont la Présidence d’ONU Femmes France, mission bénévole. Nous représentons en France depuis 5 ans l’agence onusienne dont le siège est à New-York. Nous développons des actions de plaidoyer et des levées de fonds pour des programmes de terrain pour les femmes dans une centaine de pays du monde.

Tous les jours, je fais des choix d’organisation pour favoriser ces activités, et des sacrifices aussi. Il y a toujours des sacrifices à faire pour se donner à un projet. Mon entourage me soutient et ça me donne l’entrain nécessaire. Je laisse aussi place à ce qui n’est programmé mais sans m’y perdre. 

Rester rivée sur ce que je veux vraiment, mon essentiel. C’est ma philosophie de vie.

3 – D’après vous, quelles sont les frontières que les femmes doivent repousser pour vivre leurs ambitions ?

Beaucoup de frontières encore. Elles sont liées à l’endroit où vous êtes née, au lieu où vous vivez. Si vous êtes en terrain de guerre ou de crise humanitaire, vous avez de fortes chances d’être torturée, violée, au-delà des épreuves terribles touchant votre santé, les membres de votre famille, votre capacité à vous nourrir. L’année dernière, ONU Femmes est intervenu auprès de 121 000 femmes et filles dans 31 pays en situation d’urgence. Il faut continuer et amplifier l’accès à ces aides. Ces situations spécifiques cohabitent avec une constante : sur tous les continents et pour l’ensemble des thèmes économiques, sociaux, politiques, environnementaux, le retard est considérable en matière d’égalité et de droits des femmes. L’accélération est impérative.  

La culture et l’évolution des mentalités sont décisifs pour rendre les changements réels on le sait. Aucun changement structurel ne peut être achevé sans la participation consciente, voire proactive, des citoyens.

Dans ce contexte, les femmes ont deux autres frontières majeures à dépasser : la culpabilisation, que le machisme et la culture, font peser sur elles. Non, elles ne sont jamais responsables, encore moins coupables, de comportements sexistes, violences ou discriminations à leur encontre ! En ce sens, le mouvement #MeToo a libéré leur parole. Des hommes ont également exprimé leur soutien et leur envie que ce monde change. Au sein d’ONU Femmes, le mouvement HeForShe que nous portons s’inscrit dans cette dynamique : femmes et hommes, ensemble, pour l’égalité afin d’y arriver plus vite et plus massivement. La deuxième frontière est celle de la confiance en soi, pas comme sentiment de toute-puissance. Simplement croire en ses capacités et être consciente de ses limites. Les femmes ont été trop souvent reléguées aux seconds rôles, ça n’a pas aidé. A chaque fois qu’une femme se bride, se diminue, s’enferme dans un schéma pré construit pour elle sans avoir essayé d’aller à contre-courant, elle coupe dans ses vivres. Au bout de dix ans, elle aura amputé son existence de beaucoup de possibilités.

Choisir, décider, avancer en toute autonomie, malgré les peurs et les doutes qui font toujours partie de la vie, ça doit redevenir possible pour toutes les femmes.

4 – Dans 10 ans, comment voyez-vous la place des femmes dans la société? Comment aura-t-elle évolué ?

Je suis optimiste donc j’ai tendance à croire que le sujet sera encore plus haut dans l’agenda des gouvernements, que des lois nouvelles ou rénovées auront permis de mieux définir et sanctionner les cas de harcèlement, les violences, le sexisme ordinaire. Il y également des sujets de prospectives passionnants liés au développement durable, dont les responsables politiques et les leaders de la société civile peuvent se saisir. Les études montrent que prendre en compte le genre dans les politiques de développement, de gestion durable des forêts, de l’eau, des énergies renouvelables, renforce l’impact et accroit les bénéfices socio-économiques de ces politiques. L’atteinte des 17 objectifs mondiaux de développement durable (ODD) des Nations Unies ne sera complète que s’ils bénéficient autant aux femmes qu’aux hommes. Un monde meilleur où la moitié de l’humanité est laissée de côté est un non-sens absolu.

Je crois aussi à l’évolution des mentalités, avec l’arrivée notamment de jeunes générations, femmes et hommes, pour qui le sexisme est hors de propos.

En revanche, optimisme n’est pas naïveté : il ne faudra jamais cesser d’être attentif et combatif. L’activisme est une nécessité. Les droits des femmes sont un espace aux murs mobiles : chaque fois que vous cédez du terrain, il se contracte, les murs se rapprochent, vous perdez des droits. Par ailleurs, pour un changement massif, dix ans, c’est court. Le WEF estimait en novembre dernier qu’il faudra plus de 200 ans pour qu’enfin, l’égalité soit une réalité partagée. Un immense travail est devant nous.

5 – Quel regard portez-vous sur les femmes dans la finance? Aviez-vous déjà entendu parler de Financi’Elles?

 Un regard plein de curiosité. Je ne connais pas bien ce monde de l’intérieur mais ce que j’en perçois, c’est que ce fut une sphère codifiée et fief masculin pendant des siècles. Le chiffre et la gestion financière sont un apanage masculin historiquement. Rappelons qu’il a fallu attendre en France 1965 pour qu’une femme soit autorisée à ouvrir un compte en banque et à travailler sans l’autorisation de son mari.

La percée des femmes dans ce secteur a dû être et doit être encore une conquête, quelle que soit l’intensité qu’on projette dans le mot. Il y a sans doute encore beaucoup de pédagogie à avoir pour raconter les différents métiers et montrer qu’ils sont accessibles aux femmes ! Des parcours comme Christine Lagarde au FMI sont des role models importants ; il en faut aussi à tous les échelons car chaque femme a des ambitions qui lui sont propres et c’est respectable.

Rastignac est définitivement ringard ! Vive les femmes puissantes du 21ème siècle dont l’ambition est avant tout leur choix, libre et épanoui ! Au sommet des responsabilités et des objectifs qu’elles se fixent, en maitrise de leurs destins.

Quant à Financi’elles, vous êtes connu(e)s et reconnu(e)s pour être une fédération inédite de réseaux de femmes leaders dans la finance et l’assurance. Vous partagez des bonnes pratiques, des données autour de la mixité et prodiguez de l’accompagnement pour des femmes du secteur. Voilà ce que j’en sais spontanément. Et je suis certaine que vous gagneriez à être encore mieux connues : comment vous rejoindre, quelles sont toutes vos prérogatives, que cherchez-vous à faire etc…A vous !

 Propos recueillis en Août 2018 par Ariane Bénard Mechler, membre du Comex et du Comité Communication de Financi’Elles
Contacts Comité Communication Financi’Elles (par ordre alphabétique)/ Ariane Bénard Mechler/Corinne Couteau/Florence Hovsepian/Christine Laroulandie/Valérie Leselbaum Stepler/Anne Sylvie Piot
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