Quelle fraternité pour réussir l’égalité?

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des convictions et des idées
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Autour du dernier ouvrage de la chercheuse Réjane Sénac, Les non-frères au pays de l’égalité.

Liberté contre égalité : l’arbitre fraternité?

Réjane Sénac

Réjane Sénac

On a coutume d’interroger les tensions et dynamiques entre liberté et égalité, entre droit de l’individu à saisir sa chance et possibilité pour tous d’avoir des opportunités équivalentes, entre affirmation de la possibilité pour chacun.e d’acquérir sa légitimité et mise en cause de rapports sociaux figés qui ancrent sournoisement des effets de castes, entre spectre de la loi du plus fort et crainte de nivellement qui découragerait l’initiative…

Et si, dans cette interminable conversation philosophique, on sous-estimait le poids de la troisième valeur, prégnante quoique latente, de la devise républicaine française (laquelle dépasse le cadre hexagonal, en ayant notamment laissé son empreinte sur la doctrine internationale des droits humains) : la fraternité?

Et si cette notion, finalement très peu travaillée par la réflexion et la discussion sur nos valeurs communes, était à l’origine d’un biais  faussant la pensée, les discours sur l’égalité, et partant les actions visant à la rendre effective? C’est l’hypothèse qu’instruit le dernier ouvrage de l’universitaire Réjane Sénac, Les non-frères au pays de l’égalité.

 

Le « péché originel » de la République : la citoyenneté entre frères (sans les soeurs, entre autres)

Les Etats Généraux de mai 1789. Malgré les protestations des femmes révolutionnaires, aucune femme ne siège.

Les Etats Généraux de mai 1789. Malgré les protestations des femmes révolutionnaires, aucune femme ne siège.

Il y a, aux origines de la proclamation des valeurs de la République, comme une contradiction dans les termes entre liberté et égalité d’une part et fraternité d’autre part. Car ceux qui, au XVIIIè siècle, veulent en finir avec l’Ancien Régime, autoritaire et foncièrement inégalitaire, sont bien d’accord sur les deux premiers ; mais le troisième porte une ambiguïté.

La fraternité, c’est la reconnaissance d’une similarité qui installe un indéfectible lien de solidarité, mais c’est aussi ce qui va définir l’assiette des destinataires de la citoyenneté. En l’occurrence : les « frères ». Ce qui écarte d’emblée les femmes des droits politiques, mais aussi les hommes que les « pères-frères » de la République ne reconnaissent pas comme leurs semblables et équivalents, ensemble que Réjane Sénac désigne par le qualificatif en creux de « non frères ».

Olympe de Gouges

Olympe de Gouges

Pourtant, certaines voix des Lumières les ont prévenus qu’il y avait là un gros problème de cohérence. A commencer par Olympe de Gouges qui, portant concomitamment la cause des droits des femmes, de la condition des « Noirs des colonies » et de l’abolition de l’esclavage, en a bien appelé, avec d’autres (dont Condorcet), à une considération de l’humain.e sans distinction de « sexe » ou de « race ». En perte. Les fondateurs de la République font le choix d’une citoyenneté première des hommes blancs.

 

Pour les « non-frères », une égalité à conquérir

Le droit de vote des femmes en "débat" : quand l'égalité est vue sous l'angle des "risques" pour elles, pour les hommes, pour la société. Affiches des années 1930.

Le droit de vote des femmes en « débat » : quand l’égalité est vue sous l’angle des « risques » pour elles, pour les hommes, pour la société. Affiches des années 1930.

Première, mais pas définitive. L’histoire montre qu’ultérieurement, les progrès du droit oeuvreront à rectifier l’aberration initiale d’une égalité ne s’adressant pas à toutes et tous. Mais ce droit n’évolue que sous la pression de la dénonciation de l’injustice et des revendications d’égal traitement portées par les mouvements des « droits des femmes », des « droits des minorités », des mouvements anti-ségrégation etc. Ce qui place les exclu.es de la citoyenneté dans une position insolite : c’est depuis une position d’illégitimité qu’ils/elles adressent la demande de justice à des « frères » légitimes qui la reçoivent comme une revendication, soumise à une discussion entre eux pour décider de l’accorder ou non, à quel rythme, dans quel périmètre, dans quelles conditions.

Suffragettes françaises, en 1937

Suffragettes françaises, en 1937

Transformée en champ de « réclamations » impliquant négociations et de concessions, l’égalité perd sa valeur de principe général pour être segmentée en droits thématiques, à conquérir les uns après les autres : droit de vote, droit de circuler librement, droit d’étudier, droit de travailler, droit de disposer de ses revenus et moyens de paiement, la liste est longue… Acquis de hautes luttes et à l’issue de débats qui effacent le principe de justice derrière des argumentations sur les risques et bienfaits d’élargir la participation à la vie politique ou économique à certaines populations, ces droits conquis laissent cependant une impression de progrès de l’égalité.

 

L’égalité peut-elle être « sous conditions »? 

urlMais cette impression de progrès se heurte plus souvent qu’à son tour à une réalité plus décevante : tous les indicateurs d’écart de traitement entre les femmes et les hommes restent au rouge, que ce soit en matière de participation à la vie et aux décisions de l’économie,  de leadership politique, de visibilité, de sécurité, de libertés…

Mais pourquoi donc les avancées du droit ne portent-elles pas effet dans le réel, en matière d’égalité comme elles parviennent à installer des règles de vie collective en d’autres domaines? Est-ce seulement parce que l’on ne transforme pas les cultures et mentalités à coups de lois, comme on entend souvent le dire? Ou est-ce parce que l’égalité, telle qu’elle se conquiert, d’exigences émises par des illégitimes « non frères » en disputes et pourparlers sur les bénéfices de la mixité ou de la diversité, porterait la marque d’une raison inégalitaire?

Car, explique Réjane Sénac, la rhétorique, pleine de bonnes intentions, qui vise à convaincre que l’égalité est profitable a pour effet induit et possiblement pervers de créer des attentes particulières à l’égard des entrant.es dans le cercle des « frères ». Concrètement, c’est ce qui se passe quand d’une femme qui est pressentie pour un poste de pouvoir, on espère qu’elle y apporte de nouvelles valeurs, d’autres façons de faire, de meilleurs résultats ;  ou tout simplement, d’ailleurs, quand on pose la question de sa compétence avec plus d’insistance que jamais on ne s’en est inquiété pour ses prédécesseurs masculins dans la fonction.

La valorisation des qualités "féminines" réputées "complémentaires" des qualités du pouvoir ordinaire : une médaille flatteuse au revers piégeux

La valorisation des qualités « féminines » réputées « complémentaires » des qualités du pouvoir ordinaire: une médaille flatteuse au revers piégeux

Le revers de ces flatteuses attentes, c’est une conditionnalité implicite, estime Réjane Sénac, qui développait déjà dans son précédent ouvrage, L’égalité sous conditions, cette idée d’une obligation faite a priori à certain.es de montrer leurs talents, de justifier de leurs capacités, d’accomplir des performances et surtout d’être « complémentaires » d’autres, qui bénéficient, eux, d’emblée de la reconnaissance, de la confiance, de la crédibilité qui leur permettent de s’engager dans l’action pour y être jugés ensuite sur les faits. Asymétrie d’autant plus injuste qu’elle place les un.es sur le terrain meuble de la chance à ne pas laisser passer et de l’interdit d’échouer tandis qu’elle favorise la consolidation d’expérience et le cumul de capital de confiance chez les autres.

 

Désacraliser la fraternité et entrer dans l’ère de l’adelphité? 

book_review_just_freedom_by_philip_pettitComment se sortir de ces impasses qui prennent l’égalité au piège de contre-sens ? Pour Réjane Sénac, il faut en passer par « la fin d’un rapport fétichiste à une devise républicaine qui n’est plus désormais qu’un mantra. » Il s’agit en quelque sorte de sortir de l’invocation de termes qui pourraient tendre à devenir des mots-valises pour réinvestir des concepts qui ont force de valeurs.

Liberté et égalité peuvent en finir avec leur éternel conflit de priorité pourvu que l’on conçoive avec le philosophe Philip Pettit cité par Réjane Sénac la première comme une « liberté de non-domination » (c’est à dire ne considérant comme entraves au libre-arbitre les règles qui interdisent que l’on exerce quelque forme de maîtrise d’autrui) et la seconde comme une « égalité sans conditions » (c’est-à-dire accordée à tous les individus singuliers, sans attentes spécifiques à l’égard de telle ou telle catégorie désignée). Cela suppose, selon la chercheuse, de se défaire d’une fraternité par trop ambiguë pour garantir à toutes et tous une main par chacun.e tendue.

Parce qu’elle traîne le legs d’une citoyenneté incomplète que les deux derniers siècles ont petit à petit rapiécée en laissant apparentes les coutures de l’inclusion laborieuse des « non frères », la fraternité telle qu’elle nous est proposée, échoue à nourrir le sentiment de communauté humaine et à cultiver l’esprit de solidarité qui devrait en découler.

Sénac suggère que la fraternité fasse place à l’adelphité  « qui a l’avantage de dire  l’union, le lien, sans charrier des exclusions héritées« . Etre « adelphes », c’est tout seulement avoir la même mère, partager la même matrice, quel que soit son sexe.

 

 

Marie Donzel, pour le blog Financi’Elles

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