Pour ou contre « just not sorry », le correcteur automatique de confiance en soi ?

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des convictions et des idées la mixité en action
excuses

 

 

excusesPartant du constat que les femmes auraient tendance à trop souvent « s’excuser de demander pardon de déranger » quand elles envoient un mail, accumuleraient les formules d’atténuation dans leur façon de rédiger et donneraient ainsi des signes de déficit de confiance en soi à leur entourage professionnel, Tami Reiss, CEO de Cyrus Innovation, a eu l’idée de lancer un « correcteur automatique » spécial femmes, qui traque tout ce qui peut nuire à l’expression de leur assertivité.

Astucieux outil d’auto-coaching ou fausse bonne idée empreinte de paternalisme ?

Le débat est vif outre-atlantique, par tribunes médiatiques interposées. Le blog Financi’Elles fait la revue des arguments en présence.

 

POUR

Un booster d’affirmation… Qui convaincrait les femmes de leur légitimité

complexe d'impostureQuand nous sommes en réunion, chez notre banquier ou en rendez-vous avec un investisseur, quand nous nous adressons à nos équipes ou à nos supérieurs, nous, les femmes aurions tendance à utiliser trop souvent des expressions comme « désolée », « si cela est possible, je souhaiterais… », « me permettez-vous de… », « excusez-moi d’intervenir… », « je voudrais apporter ma modeste contribution », « sans vouloir insister… » etc. ; expliquait récemment dans un post du blog de Cyrus, sa CEO Tami Reiss. 

Pour elle, cette manie qu’ont les femmes de prendre moult précautions avant de prendre la parole témoignerait de la persistance d’une forme de complexe d’imposture : ne se sentant pas pleinement légitimes à exercer des responsabilités, elles ont besoin de se convaincre les premières de leur bon droit à s’affirmer.

Alors, en pragmatique business woman, Tami Reiss a conçu une sorte de radar traqueur de tous ces petits signaux de déficit de confiance en soi : le plug-in « just not sorry », à installer sur sa messagerie électronique, tire le signal d’alarme chaque fois qu’un mot d’hésitation ou de contrition fait son apparition dans le contenu d’un message.

 

Un outil de prise de conscience… Qui permettrait aux femmes de s’auto-coacher

2FDB72B500000578-0-image-a-26_1452122589681Pour certain.es, on tient là un formidable outil de prise de conscience de tous les contre-messages que l’on communique insidieusement à son environnement quand on manque de confiance de soi. Et c’est bien connu : qui ne se fait pas confiance n’inspire pas confiance. Le cercle est vicieux : sans donner confiance aux autres, on a plus de mal à obtenir leur reconnaissance, ce qui n’aide pas à gagner en assurance et donc en force de conviction, etc. etc. etc.

Casser ce cycle infernal, c’est généralement le job des coachs. Mais comme tout le monde n’a pas forcément la chance, les moyens et le temps de s’offrir leurs services, les outils d’auto-coaching se multiplient aujourd’hui, permettant à chacun.e de prendre en main son développement personnel en toute autonomie. C’est ainsi que « Just Not Sorry » se conçoit, en smart app pour l’empowerment des femmes

 

Un propulseur d’assertivité… Qui ferait gagner les messages en efficacité

simplificationUtile au développement personnel et professionnel des femmes, « Just not sorry » veut aussi œuvrer à « dé-parasiter » les échanges de tout ce qui serait superflu et finalement contre-productif

On pourrait le résumer ainsi : quand dans un même message, on apporte à la fois de l’expertise (« à la lueur du rapport dont je suis l’auteure… ») et de l’hésitation (« il me semble que… »), à quoi le destinataire doit-il s’en tenir ? Peut-il vraiment s’appuyer sur une information si la personne qui la lui livre paraît elle-même douter de sa fiabilité ou de l’interprétation qu’il faut en donner ? Autrement dit, tous les signaux d’incertitude qui se glissent dans une prise de parole viendraient en dégrader l’impact, jusqu’à retarder, voire empêcher la prise de décision. De là à dire que « si vous n’êtes pas sûre de vous et de ce que vous avez à raconter, autant vous taire, ça reposera tout le monde », il n’y a qu’un pas…

 

CONTRE

Un fond « paternaliste »… Qui renforcerait l’idée que les femmes ont encore beaucoup à apprendre avant de se lancer

paternalismeLa première critique adressée à l’appli « Just not sorry » prend sa source dans le refus d’une injonction faite aux femmes d’apprendre à mieux parler pour pouvoir se faire entendre.

En effet, n’y a-t-il pas quelque fond condescendant, voire franchement paternaliste, dans le fait de vouloir ré-apprendre aux femmes à parler et à écrire ? Est-ce que c’est parce qu’elles s’y prennent mal pour s’exprimer qu’on ne les écoute pas ? Faut-il les « corriger » comme le fait concrètement « Just not sorry », quand on pourrait aussi renverser le problème et demander à la société d’apprendre à les entendre et les regarder ? 

Après tout, on accepte bien volontiers l’idée que pour apprécier l’art, il faut avoir l’œil éduqué à ses subtilités … Et qu’on ne va pas demander à l’artiste de bien vouloir simplifier son œuvre pour la rendre plus accessible selon nos critères du beau et du juste ! Alors pourquoi exiger du discours féminin qu’il travaille à être plus « audible » en pré-requis de la prise de parole des femmes? 

 

Un éloge en sourdine de la culture « alpha male »… Qui empêcherait chacun.e d’exprimer son propre style

autorité au masculinEt d’ailleurs, ne faut-il pas questionner en soi cette idée qu’un message serait mieux recevable quand il est direct, ferme et finalement débarrassé de toutes marques d’affect ? Si on grossit le trait, doit-on aspirer à ce que tout le monde rédige ses mails sur le mode « Merci d’exécuter cette consigne ASAP ! » plutôt que dans le style « J’espère ne pas vous déranger, mais je souhaiterais que cette tâche soit réalisée dans les meilleurs délais. Dites-moi ce qui est possible. Je suis à votre disposition pour en discuter » ? 

La plus forte critique adressée à « Just Not Sorry » est là : l’appli promouvrait en creux un mode de communication « alpha male », héritée de conceptions archaïques de l’autorité qui ne laissent pas place à d’autres styles de leadership.

On ne parle pas forcément ici de « leadership féminin », qui serait par essence plus empathique, plus chaleureux ou plus émotif, mais de leaderships singuliers et pluriels, exercés par des femmes et par des hommes, avant tout désireux.ses d’aligner leur façons de faire avec leurs valeurs plutôt que de se conformer à un modèle imposé par une norme dépassée.

Oui, oui, on a bien dit des femmes ET des hommes. Car surprise, l’appli spéciale femmes aurait finalement été également téléchargée par de nombreux hommes, selon les dires de sa propre créatrice. 

 

Du marketing genré… Qui conforterait le stéréotype du déficit de confiance en soi des femmes

confianceCar le manque de confiance en soi, est-ce seulement le « problème» des femmes?

Toute une rhétorique des freins à la féminisation des instances dirigeantes prend pour postulat que si les femmes heurtent le plafond de verre, c’est en large partie parce que l’audace, l’ambition et l’assurance leur feraient défaut.

On aura alors vu, ces dernières années, éclore pléthore d’offres de développement personnel à destination spécifique des femmes : coaching, media-training, formation à la négociation, renforcement de l’assertivité… Mais les hommes n’auraient-ils pas eux aussi, qui témoignent plus souvent qu’on ne le soupçonne (même si c’est plutôt en off) de leur peur de faillir, besoin de se former à ces soft-skills qui contribuent à forger des individus plus forts, plus équilibrés et plus inspirants 

La question mérite d’autant plus d’être posée que la conviction selon laquelle les femmes manqueraient de confiance en elle, commence à être sérieusement challengée : l’étude IMS 2012 sur les stéréotypes de genre en entreprise révélait que contrairement à l’idée reçue, les femmes cadres ont une estime d’elles-mêmes équivalente à celles de leurs confrères ; et notre dernière Consultation Financi’Elles enfonçait le clou en démontrant que les femmes du secteur banque, finance et assurance ne doutent pas tant de leurs qualités… Qu’elles aspirent surtout à ce que leur environnement professionnel reconnaisse ces compétences et leur offre des opportunités de carrière en conséquence. Comprendre : je ne me sens pas en manque de confiance quand vous me faites confiance !

 

Marie Donzel, pour le blog Financi’Elles.

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